Fin mars 2012, des dizaines de milliers de personnes manifestaient dans de nombreuses villes de France demandant un meilleur enseignement des langues régionales ainsi que la ratification de la Charte européenne pour la sauvegarde des langues régionales. Qu’est-ce que cette charte ? Pourquoi la France refuse de la réifier ? Quelle place pour les langues régionales en France ? Autant de questions que Buzzlim.fr a choisi de poser à Jean-Baptiste Coyos, écrivain, enseignant, académicien basque et co-auteur du livre "Langues et cultures régionales de France" (L’Harmattan). Entretien.
Qu’est-ce que la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires ?
Jean-Baptiste Coyos : La Charte européenne des langues régionales ou minoritaires est un document élaboré en 1992 par le Conseil de l’Europe qui siège à Strasbourg. Celui-ci invite chacun de ses Etats membres à y adhérer. L’objectif principal de ce texte est la protection des langues régionales ou minoritaires historiques de l’Europe.
A l’heure actuelle, de nombreux pays ont signé la Charte. Parmi eux, vingt-cinq l’ont ratifiée dont, par exemple, l’Allemagne, l’Autriche, le Danemark, l’Espagne, la Finlande, la Hongrie, l’Italie, la Norvège, les Pays-Bas, la Pologne, la République tchèque, la Roumanie, le Royaume-Uni, la Serbie, la Suède ou la Suisse. Notons que tout pays candidat à l’entrée dans la Communauté européenne doit avoir ratifié cette charte.
Pourquoi la France l’a signée mais refuse depuis de la ratifier, et donc de l’appliquer ?
J. B. C. : La France est vraiment un cas à part, une exception culturelle pourrait-on dire et idéologique. En effet, elle a signé la Charte à Budapest le 7 mai 1999. Mais peu après, le Conseil constitutionnel, saisi par le Président de la République Jacques Chirac, a estimé dans sa décision n° 99-412 DC du 15 juin 1999 que la Charte, je cite, “comporte des clauses contraires à la Constitution”. Ne l’ayant pas ratifiée, la France n’est pas tenue de l’appliquer. Au moment de la signature, la France avait pourtant fait une « déclaration unilatérale » restrictive, la Charte permettant aux Etats de désigner les langues auxquelles elle s’applique et de limiter les engagements qu’ils prennent.
De très nombreuses personnes favorables à la sauvegarde et au développement des langues régionales de France se sont émues de cette décision, en particulier dans les régions concernées. De nombreux spécialistes, juristes entre autres, tant en France qu’à l’étranger, ont souligné que cette lecture du Conseil constitutionnel est on ne peut plus restrictive, voire pour beaucoup erronée. La Charte ne vise pas à protéger des minorités, mais des langues. Quant au droit « de pratiquer une langue régionale dans la vie privée et publique » du Préambule, il n’a pas de force juridique directe. Bref, alors que le rajout à l’article 2 de la Constitution, « La langue de la République est le français », apporté en 1992, visait selon le législateur en particulier à protéger le français de l’anglais, il sert essentiellement à entraver le développement des langues régionales. Quant à l’article 75-1, « Les langues régionales appartiennent au patrimoine de la France », rajouté lors de la révision constitutionnelle du 23 juillet 2008, il ne constitue pas un droit ou liberté opposable selon une autre décision du Conseil Constitutionnel de mai 2011.
Il ne reste que deux solutions pour que la France ne persiste pas dans sa position surannée en matière de langues en Europe et ratifie la Charte, modifier encore une fois la Constitution ou changer les membres du Conseil Constitutionnel qui semblent ignorer le monde qui les entoure, en matière de langues pour le moins !
Quelle est la place des langues régionales aujourd’hui dans l’éducation en France ?
J.B.C. : Malgré ce contexte législatif et cette jurisprudence peu favorables, l’enseignement des langues régionales se développe en France. Il a été le fait des populations d’abord, des militants, relayés ensuite non sans difficultés par l’Education nationale. La demande des parents est forte, celle de la société dans les régions également, ce qu’à Paris et dans les médias nationaux on ignore souvent.
Pour donner un exemple, plus de la moitié des écoles du Pays Basque, 54%, proposent un enseignement bilingue à parité horaire ou par immersion. Ceci a été accompagné d’une forte progression des effectifs. En 2008-2009, l’enseignement bilingue en primaire représentait 24,7% des effectifs dans les établissements publics et 29,3% dans les établissements privés catholiques. Quant aux ikastola où tout le cursus se fait en basque avec introduction progressive du français à partir du CE1, leurs effectifs ont augmenté de 18,2% depuis 2004. Cette filière de l’enseignement immersif comptait en 2009-2010 au total 2588 élèves de la maternelle au lycée. En maternelle maintenant ce sont plus de 40% des enfants qui sont inscrits dans l’enseignement bilingue à parité horaire ou par immersion. En 1992-1993, ils n’étaient que 14,9%.
Bien sûr, l’enseignement ne suffit pas à lui seul à sauver une langue menacée. La transmission familiale est plus efficace. Mais l’enseignement est devenu indispensable dans la vie moderne, dans les conditions actuelles d’usage des langues, quelle que soit la langue d’ailleurs.
Qu’en est-il chez nos voisins européens ?

J.B.C. : Là encore je pourrais vous parler de la situation que je connais le mieux, celle de la langue basque en Espagne. Dans la Communauté autonome basque près de 80% des jeunes apprennent le basque selon le modèle immersif (tout se fait en basque), quasiment tout le reste selon le modèle bilingue à parité horaire. Le basque y est langue co-officielle au côté du castillan. C’est le Gouvernement autonome basque qui a la responsabilité entière de l’enseignement primaire et secondaire. A l’Université, on soutient des thèses en basque, dans tous les domaines de la recherche.
Comparé à la situation en France, nous sommes dans un autre monde en ce qui concerne l’approche des langues, puisqu’on développe un modèle où, en fin de cursus, le jeune doit pouvoir être trilingue basque-espagnol-anglais. Mais la langue basque fait l’objet d’attentions particulières puisque c’est elle qui est en danger et non le castillan. En France, certains voudraient faire croire que le français est en danger et que de plus les langues régionales lui porteraient tort. C’est nier la réalité. Notons que d’ailleurs que tous les locuteurs de langue régionale parlent le français !
Quels sont les risques à long terme si ces langues ne sont pas reconnues officiellement ?
J.B.C. : On a des exemples dans le Monde, être officielle ne garantit pas la survie à une langue. Mais, dans le monde occidental tel qu’il est, c’est une condition nécessaire, parmi d’autres comme l’enseignement dont nous venons de parler. La France, tôt ou tard, sera amenée à accorder un caractère d’officialité à ses langues.
Actuellement, comment se fait la transmission des langues régionales en France ?
J.B.C. : Je l’ai évoqué plus haut, elle se fait surtout grâce à l’enseignement. La transmission familiale est faible, variable selon les régions. On avait tant persuadé nos parents que leur langue maternelle était inutile, voire rétrograde ou honteuse, qu’ils ne l’ont plus transmise. Mais on le sait les locuteurs ayant acquis la langue par l’intermédiaire de l’école sont souvent moins performants. Les politiques linguistiques qui se mettent en place visent à développer la pratique des langues dans la vie privée et publique et à développer la transmission familiale.
Quelle place a cette thématique dans la campagne actuelle ?
J.B.C. : Commenter les positionnements des candidats en cette matière est de peu d’intérêt. Parler de « communautarisme » comme certains le font, c’est uniquement de la tactique électorale. Un président de la République qui ignorerait la réalité dans les régions et l’environnement européen et international au nom d’une idéologie en matière de langues complètement obsolète ne serait pas à la hauteur de l’enjeu dans ce domaine. La politique d’assimilation et d’uniformisation linguistiques mise en place en France surtout à partir de la Révolution française n’a plus aucun sens, même si elle a pu peut-être en avoir un alors.
Langues et cultures régionales de France, Dix ans après, Cadre légal, politiques, médias, de Christos Clairis, Jean-Baptiste Coyos, Denis Costaouec et Béatrice Jeannot-Fourcaud, édition L’Harmattan, 258 pages, 24 euros.
Assmaâ Rakho-Mom
Lundi 23 Avril 2012