Langues régionales.org
15/02/2012

La devise de la République interdite aux langues de France ?

Contrairement à Guipavas où la devise de la République se lit en français et en breton sur la mairie, la Ville de Brest a répondu négativement à la proposition d’afficher une devise bilingue au fronton des écoles. Le texte des panneaux bilingues, réalisés en application de la charte Ya d’ar Brezhoneg pour les écoles brestoises, affirme une volonté municipale de visibilité du breton dans l’espace public mais porte, curieusement, une devise monolingue. Une erreur ? Non, une décision politique. Une broutille ? Non, un acte symbolique fort, plus « républicaniste » que réellement républicain.

Un choix révélateur

Comment expliquer cette décision, précédée d’un débat dont les contradictions ont traversé toute la majorité de la Gauche, à l’exception de l’UDB qui demandait la traduction ? Pour le comprendre, regardons a posteriori, ce que révèle le choix politique du monolinguisme pour traduire les valeurs universelles. Ce qui est dit par ce choix, à nos concitoyens et aux enfants qui chaque jour passeront le seuil des écoles, c’est que la langue bretonne n’a pas de légitimité à dire la « Res Publica », et que, contrairement à l’article 75-1 de la Constitution, la langue bretonne est considérée comme une langue exogène. En conséquence, le monolinguisme sélectif nie la possibilité pour la langue bretonne d’exprimer, autant que le français, le désir de « vivre ensemble » qui fonde notre projet de cohésion sociale, il ne nourrit pas le sentiment d’appartenance à une société plurielle et inclusive, il donne corps à un sentiment d’exclusion qu’éprouvent beaucoup de bretonnants.

Quelle cohérence ?

Parallèlement à cette décision, la Ville de Brest, en liaison avec Div Yezh et l’Inspection académique, a la volonté de développer un second site bilingue sur le quartier de Saint-Pierre. De son côté, Le Conseil général du Finistère fait campagne pour le bilinguisme précoce et Brest y est sensible. On s’en félicite. Mais on sait bien que pour favoriser le développement cognitif et social de l’enfant en situation de bilinguisme, les deux langues parlées doivent bénéficier d’une même considération, être à égalité de dignité et de statut lisibles symboliquement. La devise monolingue dit exactement le contraire. Cette égalité de statut a été rappelée par le linguiste Gilbert Dalgalian lors de son passage à la mairie de Brest. Ce brillant linguiste d’origine turko-arménienne n’aurait-il pas le sens de la République ? Oh que si ! Mais de quelle République parlons-nous ?

Dérive ethniciste

Le refus politique de traduire la devise « Liberté Egalité Fraternité » dans une langue régionale pose, de toute évidence, le rapport des décideurs à la République. En effet, cette décision dit qu’ils ne se réfèrent pas à une nation civique fondée sur la volonté de vivre ensemble, mais à une nation ethnique fondée sur un héritage culturel et linguistique exclusif. Le choix qui a été fait contribue, non pas à reconnaitre l’universalité de ces valeurs, mais à en faire une exceptionnalité française. L’acte qui a été posé ce jour-là fut la traduction locale d’une ethnicisation rampante des valeurs communes, réduites à des valeurs « franco-françaises », un acte d’ethnicisation déjà inscrit, il est vrai, dans l’article 2 de la Constitution. Celui-ci, voté dans un sursaut nationaliste face à la progression de l’anglais, a ouvert la voie à un repli identitaire dont les dérives gravissimes s’expriment aujourd’hui au plus haut sommet de l’Etat. Un mauvais coup pour la diffusion de ces valeurs puisque, non traduisibles (politiquement s’entend), elles deviennent inexportables. Peur de quoi ? Que craignent les élus qui prennent de telles décisions ? Que les langues régionales ne se développent à l’instar de ces espèces botaniques exotiques qui deviennent invasives si on n’y prend garde ? Qu’elles ne menacent la République décidément bien fragile ? La crainte n’a jamais été un facteur de démocratie, là est le danger. Est-il démocratique de mettre sur un pied d’égalité un marqueur culturel avec le principe fondateur du gouvernement du peuple par le peuple ? Les religieux de la République se prennent les pieds dans le tapis ! Qu’en aurait pensé Armand Keravel, militant de gauche, élu de la Ville de Brest qui aspira tant à voir sa langue maternelle reconnue « maternellement » par les Institutions ? Gageons qu’il en aurait conçu une grande amertume ! Sa postérité politique, elle aussi, est amère.

Anne-Marie Kervern Adjointe au Maire de Brest


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