Partout en France ce samedi, les défenseurs des langues régionales vont manifester. L’affaire déchaîne les passions. Et elle divise la gauche comme la droite.
Alors que les défenseurs des langues régionales vont, un peu partout en France, se mobiliser et défiler ce samedi contre l’Etat jacobin et centralisateur –et pour une vraie reconnaissance dans une Charte de ces langues minoritaires (mais venues de loin)- ce dossier, en pleine campagne présidentielle, divise la droite comme la gauche. Dans le camp des « pour », on trouve à gauche François Hollande (issu, par ses racines, de la « deuxième gauche » rocardienne) et Eva Joly. Et on trouve dans le camp des « contre » Jean-Luc Mélenchon et Jean-Pierre Chevènement. A droite, on trouve dans le camp des « contre » Nicolas Sarkozy et son « conseiller spécial », le séguiniste Henri Guaino. Et dans le camp des « pour », un nombre considérable de notables régionaux, avocats de la décentralisation et des réalités vivantes, comme on dit, du « terroir ».
Le vieux rêve des libéraux
La ligne de partage –en partie masquée par les logiques de l’élection présidentielle : chacun, quoiqu’il pense au fond de lui, fait plutôt bloc, solidarité politique oblige, avec le choix de son leader naturel- traverse, aujourd’hui, en diagonale la gauche comme la droite. A droite, les « orléanistes » et libéraux, à l’image de Valéry Giscard d’Estaing, se plaignent que l’Etat est tatillon et omnipotent, et ils militent pour un maximum de décentralisation et, dans le cas précis, pour que fleurissent et s’épanouissent les langues régionales. Les gaullistes sont, eux, plus sensibles à la fragilité de l’Etat et aux leçons de l’Histoire : la France, insistent-ils, s’est bâtie contre les féodalités. Pas avec elles.
Joly cible Mélenchon
A gauche, on a ces jours-ci , en parallèle, l’écho direct de cette bagarre à la fois historique et culturelle. Vendredi matin encore, sur BFM-TV, Eva Joly, la candidate des Verts -hostile à la Vème République, au principe de l’élection du président de la République au suffrage universel et à toute forme d’Etat central et fort- s’est fait l’avocate, à l’allemande, d’une France des régions, hyper-décentralisée, où les langues régionales seraient enfin complètement reconnues et complètement encouragées. Elle s’est exprimée - « au nom de la France du XXIème siècle », a-t-elle dit- avec passion et en prototype de l’antigaulliste qu’elle est. Et elle a ciblé tout particulièrement en la personne de Jean-Luc Mélenchon son rival direct dans la course à l’Elysée certes, mais surtout l’avocat d’une approche exactement inverse à la sienne.
Un « casus belli » pour Guaino
A l’image du sarko-séguiniste Henri Guaino –pour qui encourager davantage les langues régionales serait, il l’a dit, un véritable « casus belli »- Mélenchon est, en effet, tout comme Jean-Pierre Chevènement, le champion de l’unité nationale qu’il tient pour fragile et qu’il ne veut sous aucun prétexte voir entamée. Il y tient tellement qu’il y consacre de minutes entières dans ses meetings de campagne. Avec un strict respect de la laïcité, c’est d’ailleurs, à ses yeux, non pas, comme le soutient Eva Joly, un archaïsme, mais une des conditions du maintien de la France en Europe. Autant dire que l’affaire des langues régionales peut devenir une vraie « bombe » : pour les uns, c’est, en effet, un simple progrès (qui n’a que trop tardé) dans l’affirmation naturelle de la diversité nationale. Pour d’autres, c’est une façon biaisée mais très dangereuse d’ébranler un socle de plus d’un pays qui se cherche. L’affaire n’est donc pas anodine. Elle voit s’opposer deux « camps » inattendus : d’un côté, les gaullistes et la gauche jacobine ; de l’autre, les libéraux et les « libertaires » verts. Avec, au beau milieu, des notables qui se demandent pourquoi tant de bruit…