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http://www.lalsace.fr  30/06/2011

Le recteur : « On ne touche pas au bilinguisme paritaire »

jeudi 30 juin 2011

Armande Le Pellec Muller s’exprime sur son projet controversé d’expérimenter un bilinguisme à 8 heures d’allemand en 2012.

JPEG Est-ce le projet de Mme Le Pellec Muller, ou répond-il à des directives nationales ?

Il s’agit d’une démarche qui est au sein de l’académie de Strasbourg où l’Éducation nationale mène une politique extrêmement ambitieuse dans le domaine de l’enseignement de la langue régionale, avec les collectivités territoriales. En arrivant dans l’académie de Strasbourg, j’ai été particulièrement intéressée par une politique volontariste en matière de formation professionnelle et d’apprentissage, et par cette politique des langues. Il se trouve que les deux points se sont rejoints : je me suis déplacée dans les lycées professionnels, j’ai travaillé avec nos partenaires des chambres consulaires, j’ai rencontré des partenaires du monde industriel et à chaque fois, on me disait : il y a de l’emploi transfrontalier, il y a des milliers d’emplois, des opportunités fortes, mais nos jeunes ne savent plus parler l’allemand, pour pouvoir les saisir. Alors ces questions récurrentes m’ont conduite à regarder de plus près notre politique des langues.

Ce faisant, n’avez-vous pas l’impression d’avoir entamé un dogme — le bilinguisme paritaire — « minimum syndical » pour les uns, pierre angulaire, pour les autres ?

Très précisément : on n’y touche pas ! Il n’a jamais été question — et c’est là qu’il y a une incompréhension — d’effriter le cursus bilingue paritaire. Il est pérennisé. Ce qu’on souhaite, c’est y amener plus d’élèves et d’ouvrir sa base sociologique de recrutement. Aujourd’hui, en maternelle et dans le primaire, nous avons 10 % des élèves qui sont dans ce cursus. Et puis nous avons un désir d’allemand, puisque nous avons aussi 73 % des élèves dont les familles ont choisi l’enseignement extensif d’allemand. Moi, ce qui m’intéresse, c’est : comment fait-on pour amener plus de familles à choisir, pour leurs enfants, le cursus bilingue paritaire ? Et je dis : c’est en essayant d’ouvrir la base sociologique, puisque le cursus bilingue, tel qu’il est aujourd’hui organisé au 1 er degré, au collège, au lycée, lorsqu’on s’y engage, on y réussit bien. Sauf que son recrutement sociologique se fait plutôt du côté d’enfants qui sont issus de familles des catégories socio-professionnelles moyennes à aisées…

Donc, ce que nous proposons, c’est que le choix du bilinguisme se fasse de manière progressive et, dans l’expérimentation, nous voulons jouer sur deux leviers. Le premier, c’est le nombre d’heures, faire en sorte que certaines familles choisissent que leurs enfants en fassent plus, en passant de trois heures d’allemand à huit heures, pour qu’elles soient rassurées. Parce que certaines familles trouvent le cursus bilingue paritaire intimidant, parfois trop académique (on a l’impression que les enjeux, pour les enfants, sont très élevés parce que cet enseignement s’appuie beaucoup sur des disciplines scolaires telles que les mathématiques ou la géographie). Et pour y aller, on leur propose une nouvelle démarche pédagogique : ces huit heures s’organiseront à raison de deux heures par jour, et non pas sur des temps (dans le cursus paritaire, pour un élève de CP, c’est : deux profs, avec des jours où j’apprends en français, et des jours où j’apprends en allemand). Aux enseignants, on demandera de faire des choix, non plus de disciplines en tant que telles, mais de partir d’une base plus large de disciplines. Alors, ça peut être les maths, la géo, mais ça peut être aussi des démarches d’investigation en sciences, l’enseignement artistique ou l’éducation physique, tout un panel de disciplines qui ne seraient pas choisies pour elles-mêmes, mais parce qu’elles proposent des thèmes, ou des situations, des activités propices à l’acquisition de la langue parlée, c’est-à-dire de communication. Donc, l’objectif c’est que l’élève maîtrise mieux l’allemand au sens de la langue générale de communication, et de former moins de spécialistes du lexique, des maths, de la géographie, mais plus d’élèves généralistes, qui maîtrisent les bases du langage.

Quand on dit qu’on ferait plus en 2012, si on met en œuvre cette expérimentation, c’est que, progressivement, on accompagnerait les familles « 3 heures » vers 8 heures et que, peut-être, parmi ceux qui font 8 heures, à l’entrée au collège, certains passeront au paritarisme ou, en cours de cursus, du CP au CM2, peut-être que certaines familles, rassurées, amèneraient leurs enfants à passer de 8 heures à 12 heures ?

Pour revenir à la structure « sociologique » du bilinguisme paritaire, aucun de vos prédécesseurs n’avait voulu accepter l’idée de ce déterminisme.

Qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit. Les élèves qui poursuivent le cursus jusqu’au bout — de la maternelle jusqu’à l’Abibac, puisque c’est le cursus qui est le plus légitime, avec 9 heures d’allemand — en effet, on a une sur-représentation d’enfants qui sont issus de familles de classes moyennes et plus. Et lorsque je parlais de l’insertion professionnelle, cela me préoccupe. Car le cursus bilingue en collège, c’est 3,9 % de nos élèves, en Abibac, c’est 2,5 %, un peu plus de 1 000 élèves ! Alors même qu’en 6 e, il y a un vrai désir d’allemand aussi, avec les bilangues qui, à la rentrée 2010, représentaient 51 % des effectifs. Pour faire en sorte que nos élèves puissent avoir de l’insertion professionnelle, y compris dans le transfrontalier, j’essaie de rajouter de la politique des langues au niveau du lycée technologique ou du lycée pro, mais si on avait plus d’élèves continuant dans le 2 nd degré dans le système bilingue, on aurait plus d’élèves aussi qui auraient pratiqué l’allemand.

Pour vos détracteurs, s’il n’y a pas davantage de continuité, c’est parce qu’il n’y a pas assez d’offre bilingue dans les collèges…

Si, dans le 1 er degré, les classes bilingues étaient toutes bien remplies, on pourrait avoir suffisamment d’élèves pour nourrir des ouvertures de classes bilingues en collège ! Je veux simplement dire que les ouvertures de cursus bilingues en 2 nd degré se font et se feront toujours de façon logique, en fonction de la demande. Si à un moment donné, on a de la demande suffisante pour ouvrir des classes avec les normes habituelles d’ouverture de classe en collège, il n’y a pas de raison qu’on ne continue pas d’ouvrir ces classes. Après, c’est la question de la désaffection qui fait qu’on ne peut pas ouvrir en collège, en bilingue, avec des normes très différentes des classes monolingues.

Dans un contexte de restriction budgétaire, certains vous accusent d’être surtout motivée par la chasse aux suppressions de postes.

Dans le 1 er degré, les élèves ont 24 heures d’enseignement, alors qu’il y ait 3 heures en allemand, 8 heures ou 12 heures… Le surcoût vient de quoi ? Des seuils de dédoublement essentiellement, c’est-à-dire que, dans les écoles où on a du monolingue ou du bilingue, il y a des effets de seuil, qui font qu’à un moment donné, pour pouvoir équilibrer ceux qui ont choisi le monolingue et ceux qui ont choisi le bilingue, eh bien, ça génère du surcoût. Mais le surcoût vient aussi de l’ouverture de classes bilingues à effectifs réduits. Maintenir des cursus à 8 heures ou des cursus à 12 heures, c’est la même problématique. Donc, je serai toujours dans la même problématique, où, pour ouvrir une classe bilingue dans le 1 er degré, je devrai de temps en temps le faire à effectifs réduits, parce qu’il y a aussi des territoires ruraux. En tout cas, il n’y a pas d’ambition de faire des économies de ce point de vue. Tout ce que je souhaite c’est qu’il y ait plus d’élèves qui choisissent, soit le bilingue progressif, soit le bilingue paritaire, mais qu’au bout du compte, cet engouement fasse qu’en installant mieux le bilingue, ces surcoûts soient réduits. Pour l’État, l’enseignement bilingue, c’est 12,5 millions d’euros et on ne va pas se désengager, bien au contraire !

L’autre écueil, que vous avez vous-même pointé, est le manque d’enseignants germanophones…

À la rentrée 2012, on va mettre en place une expérimentation qui permettra de passer de 3 à 8 heures (et pourquoi pas à 12 heures), en y consacrant quelques sites sur la quinzaine d’ouvertures annuelles de nouvelles classes. Sur la base de la discussion et du volontariat. Donc, il nous faut de nouveaux enseignants. Il se trouve que des enseignants intervenant aujourd’hui dans l’enseignement extensif d’allemand à 3 heures, et qui ne seraient allés dans le paritaire, sont tout à fait partants pour cette expérimentation de l’enseignement de l’allemand précoce à 8 heures, sur la base de la pédagogie que j’ai évoquée.

Par ailleurs, si le cursus paritaire s’appuie aujourd’hui sur la logique « un maître, une langue », l’école élémentaire a aussi une grande tradition, qui dit qu’« on fait la classe », parce qu’« une classe égale un maître ». Alors, l’idée de l’expérimentation à 8 heures, c’est de dire — c’est aussi un sujet sensible et je dis que ce n’est qu’une des possibilités de l’expérimentation — on pourrait avoir un maître qui enseigne les 8 heures en allemand et les 16 heures en français. À condition qu’il soit germanophone et que ses compétences en langue allemande soient testées. C’est-à-dire qu’il ait toutes ses certifications.

Mais, on augmenterait du coup le besoin en enseignants germanophones, alors qu’on n’en a déjà pas assez ?

Il n’y a pas de contradiction, à partir du moment où ceux qui souhaitent s’engager dans l’expérimentation sont ceux qui aujourd’hui enseignent, à 3 heures, l’allemand extensif. Ceux-là n’iraient pas dans le bilingue paritaire auquel on n’enlève donc pas ses ressources. En revanche, on a aujourd’hui, avec eux, des ressources disponibles, mais qui n’enseignent que 3 heures alors que certains veulent bien faire plus, c’est-à-dire enseigner 8 heures.

Quant au problème général du manque de professeurs germanophones et des solutions suggérées, comme les modifica- tions de diplômes nationaux (Capes), cela dépend de logiques nationales. Moi, pour l’heure, je suis dans une logique de l’Académie de Strasbourg, en région Alsace, j’ai des questions posées autour de cet enseignement de la langue régionale et j’essaie d’y répondre avec mes moyens, pour faire mieux.

Vous avez dit l’autre soir que votre projet avait été « acté » par la commission quadripartite, mais le conseil régional vendredi dernier, était plutôt critique vis-à-vis de votre initiative ?

Tout ceci est un problème de communication. Lorsqu’on propose une expérimentation, elle doit être discutée avec l’ensemble des partenaires. C’est la raison pour laquelle ces expéri- mentations sont faites pour la rentrée 2012 et pas la rentrée 2011. Mais on a réagi sur des propos extraordinairement parcellaires et erronés par rapport au dispositif complet. Il faut savoir, à un moment donné, même si on est sur des réactions fortes, raison garder. Et laisser le temps, à l’Éducation nationale, à l’Académie, au recteur, de présenter l’ensemble des arguments. Je rencontre les associations d’ici à la fin de l’année scolaire, les fédérations de parents d’élèves, les représentants des maires. Je suis donc sur une démarche très éloignée de quelque chose d’imposé. C’est une expérimentation qui apporte un plus à l’Alsace : j’ai envie qu’on amène plus d’élèves à pratiquer le bilinguisme. C’est ma seule volonté aujourd’hui.

le 30/06/2011 à 00:00 par Propos recueillis par Luc Marck

http://www.lalsace.fr/actualite/2011/06/29/le-recteur-on-ne-touche-pas-au-bilinguisme-paritaire

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